Quand le street-art devient « propre » : les enjeux de ce nouveau défi

21/05/2017

Que ce soit dans les rues ou dans les galeries, qu’on me parle de street-art ou d’art tout court, on me rappelle que la création contemporaine doit se faire dans le foisonnement, dans l’interdisciplinarité, et surtout dans le nouveau. Le nouveau devient l’obsession artistique par excellence. L’artiste se sent aventurier en recherche d’un mode d’expression encore totalement inédit, vierge, encore muet, auquel personne n’a jamais donné la parole.

Il se sent comme cet explorateur qui rêve de poser le pied sur une terre qui n’a été foulée par aucun autre. L’artiste tente en vain d’imaginer la couleur que personne n’a encore vu, comme le cuisinier brûle de sentir se déployer sur ses papilles un goût qu’aucune autre bouche n’a jamais rencontré.

Je ne m’attarderai pas sur l’art tout court, bien qu’il serait intéressant de comprendre ce qu’est l’art “tout court” et pourquoi j’ose l’appeler ainsi, pourquoi cette expression ne vous a même pas choqué de prime abord, et pourquoi c’est une formule qu’on peut entendre dans beaucoup de bouches. Je ne m’intéresserai ici qu’au domaine du street-art, et encore, peut-être plus spécifiquement au graffiti.

Parce qu’il me semble être un moyen d’expression artistique propre à notre société contemporaine, non pas dans le procédé (il n’est absolument pas nouveau de peindre et écrire sur les murs), mais dans ses revendications et ses questionnements. Je m’attarderai sur l’émergence prolifique de nouvelles techniques dites “écologiques” ou encore “non-destructives”. “Nouvelles techniques” entraine aussi inévitablement “nouveaux enjeux”. J’essaierai donc de déceler où et quand le graffiti se mue en formes inédites, ou presque, et pourquoi le graffeur a envie et besoin de changer de médium.

Si je vous dis “graffiti”, vous me direz sans doute “bombe”, “peinture”, “street-art”. Ce sont en effet des techniques et des termes qui ont marqué son histoire, mais comme toute discipline, la genèse ne s’en limite pas à trois termes. Il ne faut pas oublier que le graffiti pourrait être au street-art ce que le basket est au sport.

En effet, si le parallèle paraît outrancier ou tiré par les cheveux, il n’en est pas moins représentatif. C’est en essayant de m’expliquer simplement sa pratique artistique et créative que le graffeur Aple76 a émis cette idée : “C’est comme si tu faisais du tennis ou du basket-ball, et que quelqu’un te répond en te disant : « ah oui, tu fais du sport », et tu as beau lui répéter que tu fais du basket, il insiste en utilisant le mot « sport »”.

Dans les années 70 aux Etats-Unis, le street-art naît timidement. En réel « art du moi », le graffiti fait son apparition sous forme de signatures dont les métros de New-York seront rapidement recouverts. Plus le temps passe, plus les artistes déploient une réelle identité artistique et graphique, et leurs empreintes deviennent de plus en plus marquées, de plus en plus élaborées et réfléchies.

Grâce à l’intérêt de certains photographes pour cet art émergent (on se souviendra notamment d’Henry Chalfant et de son travail de documentation photographique de la culture hip-hop), la discipline prend de l’ampleur.

 

@Henry Chalfant

Son évolution semble s’être faite rapidement, efficacement, frénétiquement et passionnément, et elle est loin d’être achevée. En effet, le graffiti est un art qui cherche à se renouveler constamment, à explorer et s’enflammer pour rester vif, toujours, comme le cœur crépitant et grouillant d’un feu qui s’emporte.

Le street-art possède alors de multiples facettes, ses codes et ses techniques ne cessent de se réinventer. C’est dans une volonté de revendication de soi et de sa liberté d’expression que naît le graffiti, comme un besoin de dire ce que personne ne veut écouter, de jeter à la face du monde qui on est.

L’aspect illégal et la profusion de slogans parfois politiques, parfois poétiques, semblent séduire les artistes qui veulent faire passer un message, qui veulent dépasser la simple production d’une œuvre visuelle.

Le street-art apparaîtra aussi en Europe et on se souvient notamment du mur de Berlin qui croulait sous les slogans et autres interrogations rendues publiques, les dessins, les noms et témoignages… Il était devenu la tribune d’une génération qui cherchait de nouvelles manières d’exprimer leurs colères et protestations.

Mais ce nouveau mode d’expression créatif n’est pas du goût de tout le monde et, comme une sorte de chasse aux sorcières, les autorités entament une longue, très longue, chasse au graffiti. Les compagnies de transports sont elles aussi en chasse de ces artistes qui s’exposent sur leurs véhicules, et considèrent leurs productions comme « nuisibles » et « destructrices » lorsqu’elles ne sont pas autorisées.

Toujours marginal, le street-art a aujourd’hui le visage de l’art accessible par tous. Libre de support, libre de formes, libre de publics, le graffiti et les autres formes d’art urbain semblent ne pas vouloir se laisser enfermer entre les quatre murs d’une galerie et encore se développer et se transformer.

En art d’ici, en art d’aujourd’hui, les artistes de rue cherchent les formes et démarches les plus appropriées pour parler de la société actuelle à des gens qui en font partie. C’est ainsi que depuis quelques années on a pu croiser, au détour d’un regard dans une ruelle qui paraissait quelconque, des œuvres tout à fait étonnantes et innovantes. Là où le spray a longtemps été le médium de prédilection des graffeurs, on trouve aujourd’hui des matières inattendues.

Que ce soit dans un contexte d’entraînement et de “préparation”, comme c’est souvent le cas avec la technique du cellograff (graffiti sur cellophane tendu entre deux arbres ou poteaux), ou dans une recherche d’objet artistique réellement fini, dans le but de créer une œuvre à part entière, de nouvelles techniques émergent et rendent la création artistique urbaine plurielle et équivoque. Ainsi, nos rues se peuplent peu à peu de reverse graffiti, snow printing, yarn bombing et autres projection graffiti

L’espace urbain, en pleine mutation, se répercute sur un art aussi changeant, aussi mouvant et constamment nouveau. Comme visages de ces techniques, certains artistes se font notamment connaître comme les pionniers de ces arts novateurs : Alexandre Orion (1), en nettoyant les surface qu’il aurait pu peindre, développe le concept de reverse graffiti et prend d’assaut les tunnels pour y dessiner des motifs créés par le contraste entre saleté et propreté. Le sand printing et le snow printing, en tant qu’arts résolument éphémères, font aussi leur apparition.

Alexandre Orion – Reverse graffiti

Il s’agit en réalité simplement de dessiner des motifs  dans le sable et dans la neige. Le yarn bombing aussi se trouve être en plein essor et des artistes tels que Magda Sayeg (2) et HOTTEA (3), habillent les rue de laine et de couleurs. L’artiste Ememem(4) bouche les trous apparu dans le goudron avec des mosaïques plus colorées les unes que les autres.

Magda Sayeg – Yarn bombing

Les incontournables chalk graffiti et tape art font des murs et des sols de la ville des supports parfaits pour la création, et ainsi la craie et le ruban adhésif deviennent de réels médiums artistiques, utilisés par exemple par Théo Haggaï (5), Flëkz (6) et Buff Diss (7). La projection devient aussi un médium créatif comme dans des œuvres telles que celles d’Armsrock (8). Mais dans cette profusion de noms d’artistes et de dénomination de techniques et médiums créatifs, ce qu’il faut retenir est surtout la pluralité et la polyvalence d’un art urbain nouveau.

HOTTEA – Yarn bombing

En somme, il n’y a plus seulement “un art urbain”, mais bien “une multitude d’arts urbains”. Dans une société qui repense sa manière de créer, dans des villes qui se renouvellent, dans un espace urbain constamment en recherche d’une nouvelle image, d’inédit, de fraîcheur, le street-art prend sa place naturellement et se questionne lui-même ainsi que son environnement en créant toujours, toujours plus.

Ememem

C’est donc en lien étroit avec le contexte dans lequel il prend place que le street-art évolue : il appartient indéniablement à une époque contemporaine en pleine transformation et à un climat urbain singulier et riche de références et de sources d’inspiration. Aussi, dans ce monde rapide, furtif, généreux, l’individu se trouve constamment sollicité par l’image. A travers publicités, campagnes de sensibilisation, promotions, évasions artistiques et autres invitations visuelles, on voit souvent paraître la question écologique à travers des prismes variés.

Théo Haggaï – Chalk graffiti

Le thème environnemental fait aujourd’hui partie de notre quotidien. Et quoi qu’en disent les pessimistes, les consciences s’éveillent peu à peu sur les problèmes posés par le mode de fonctionnement de notre société, et à défaut de pouvoir faire machine arrière, on tente déjà de chercher des solutions, ce qui n’est pas si mal. Ainsi, l’écologie devient un thème central de nos questionnements contemporains, et c’est spontanément que l’art va se l’approprier, surtout l’art urbain qui baigne dans la sollicitation visuelle constante de telles préoccupations.

Flëkz – Tape art

Une question me parvient alors aussi : les artistes ont-ils la volonté fondamentale d’aller vers le bien ? Et ainsi, le thème écologique est-il pour eux une source abondante de questionnements et d’inspirations ? Il ne me semble pas évident que “le bien” soit caractéristique des artistes et créatifs, mais la question mérite, me semble-t-il, d’être posée.

Buff Diss – Tape art

Ce qui me paraît aussi pousser les artistes d’aujourd’hui vers de telles pratiques est leur aspect économique avantageux. En effet, là où la peinture coûte relativement cher pour un créatif non-reconnu, des matériaux naturels tels que l’herbe, la terre, la neige ou encore des matériaux de récupérations (plastique, bois trouvés, etc.) se posent comme une alternative extrêmement intéressante.

Non seulement le street-art devient “propre” et non-nocif pour l’environnement, mais il devient aussi bon marché et donc financièrement avantageux. Les déchets sont moindres, l’impact environnemental est mineur, et le porte-monnaie de l’artiste n’est pas trop touché non plus.

 

Armsrock – Projection graffiti

De ces matériaux nouveaux naissent donc des contraintes et caractéristiques techniques nouvelles. En utilisant des ressources périssables, les artistes rendent inévitablement leurs œuvres davantage éphémères. Ainsi, la météo va par exemple avoir un impact direct et considérable sur la durée de vie et l’évolution des productions artistiques urbaines. C’est là aussi que le terme “street-art” prend un sens nouveau et gravit un échelon : l’œuvre appartient totalement à la rue et est dépendante de ses exigences. La postérité des œuvres devient alors importantes : il faut vite archiver, immortaliser, parce que le travail est susceptible de disparaître.

origami street art éphémère malakoff la réserve:

Dans la même lignée que des œuvres théâtrales ou chorégraphiques, plus la création est éphémère, plus elle est insaisissable, plus le besoin de la saisir et l’immortaliser est irrépressible. Ainsi, pour garder une trace, pour conserver une certaine postérité de l’œuvre finalement disparue ou détériorée, les techniques d’archivage doivent se développer. La photographie, la vidéo et les enregistrements numériques se multiplient. Aussi, l’utilisation des réseaux sociaux s’accroît considérablement, et ils s’imposent comme la nouvelle manière de communiquer sur son travail de création éphémère, comme une manière d’annoncer ses œuvres, mais aussi d’en communiquer les vestiges peut-être éteints.

A travers cette nouvelle manière de pérenniser, de communiquer l’art et donc de l’assimiler, le street-art sort de son aspect “solitaire” et n’est plus seulement “l’art du moi” dont j’ai parlé plus haut. Il est bien plus que ça, il est propice aux échanges divers et aux interrogations. Il est vecteur de messages, d’émotions et d’informations. Il pose des questions dont il attend les réponses. L’artiste n’est plus seulement centré vers lui-même mais s’ouvre aux autres et à la réaction, à la critique, à la réception.

Moss graffiti – Herbe et matériaux naturels

Les collaborations artistiques grandissent aussi, et il n’est plus vraiment rare de croiser dans les rues des œuvres qui rassemblent plusieurs créateurs. C’est aussi là une particularité des réseaux sociaux : leur capacité à rassembler des artistes différents autour d’œuvres uniques, leur capacité à faire dialoguer des personnalités parfois divergentes et souvent géographiquement éloignées, ce qui n’est plus vraiment un frein à la créativité.

Ces pratiques nouvelles alors, ces modes de création inédits, posent toutefois une question primordiale dans le monde du street-art : celle de la légalité. En effet, que devient l’interdiction quand elle se tourne vers des moyens et des œuvres non-destructifs, sans contrainte ni pour la ville, ni pour l’environnement, ni pour l’artiste lui-même ? Et, là où la pratique artistique reste problématique puisque considérée comme marginale dans la plupart des esprits, les techniques sont toutefois réinvesties dans des milieux plus “acceptés”, comme le marketing.

Le reverse graffiti, par exemple, ou encore le sand printing, sont aujourd’hui des techniques utilisées par certaines entreprises[x] pour sortir des cadres de la publicité traditionnelle et ainsi se débarrasser des conventionnelles affiches pour s’inscrire directement dans l’environnement urbain et toucher le plus de clients potentiels possible. C’est précisément là aussi où se situe la différence entre technique et médium créatif : la même technique est utilisée à la fois par Alexandre Orion et par Mappy, mais c’est le but d’une telle manœuvre qui fait d’un ouvrage un geste artistique ou non.

Alexandre Orion – Reverse graffiti

 

 

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Par Clémentine Pons

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"Pain sur table n'a pas de maître"

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