Comment le sourire est-il devenu une norme esthétique et sociale ?

24/07/2017

Contrairement à ce qu’on peut penser, arborer un grand smile toutes dents dehors n’a pas toujours été la norme en matière de beauté. On a récemment assisté à la remise en question de l’injonction faite aux femmes de sourire, partout, tout le temps.

Les médias nationaux se sont emparés du sujet et ont fait enfler la polémique. Une vidéo parodique proposant une « pilule magique » pour faire sourire les meufs au travail a même fait son apparition sur Youtube. Qu’on soit sensible ou non à l’éthique féministe, cela fait indiscutablement réfléchir.

En fait, l’idée que les femmes « doivent » sourire est tellement ancrée dans notre culture que même les plus connues d’entre elles sont incapables d’y échapper. Après sa victoire aux primaires américaines du 15 mars, Hillary Clinton a eu droit a un « Smile. You had a big night ! » de la part d’un présentateur de la chaîne MNSBC.

Il y a aussi le cas Serena Williams, à qui un journaliste a demandé pourquoi elle ne faisait pas preuve d’un peu plus de joie alors qu’elle sortait victorieuse de son match de l’US Open 2015. Réponse de l’intéressée : « Pour être parfaitement honnête avec vous, je n’ai pas spécialement envie d’être là, j’ai juste envie d’être dans mon lit à cette heure-ci. Vous me posez toujours les mêmes questions et je n’ai pas envie d’y répondre ». Badass.

Même Martine Aubry, femme politique dont la mine renfrognée est devenue la marque de fabrique, s’est fait tacler pour son manque d’enthousiasme. Sérieusement, trouvez-moi quelqu’un qui arrive à se taper des barres en évoquant le budget de l’Etat…

Bref. Que ce soit dans la rue ou au travail, les femmes sont constamment soumises à cette pression du sourire. La journaliste Raphaëlle Elkrief rappelle d’ailleurs dans un article sur Slate que le « souris poupée » / « bah alors pourquoi tu fais la gueule ? » est le premier stade du harcèlement de rue. Pourtant, l’idée que les femmes doivent sourire, pour être jolies et faire joli, n’a pas toujours été la norme.

Cachez ces dents que je ne saurais voir !

Petit retour dans le temps. Au XVIIIè siècle, quand la prostitution de rue était monnaie courante, les femmes qui souriaient en public étaient considérées comme des filles de joie. Au sens littéral du terme. A l’époque, montrer ses quenottes signifie montrer ses émotions, et ça ne se fait pas. La règle sociale veut que cette expression du visage soit réservée au cadre privé, tant pour les femmes que pour les hommes.

Vous remarquerez d’ailleurs que sur les photos anciennes, vos grands-parents et arrière-grands-parents arborent des zygomatiques à encéphalogramme plat. C’est pas de la rigolade : en se basant sur 38 000 photos de classe prises entre 1905 et 2013, des chercheurs de l’université de Brown et de Berkeley ont démontré que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on ne souriait pas sur les photos.

Au début du XXème, la technique photographique était en plein développement, ce qui forçait le modèle à rester immobile pendant de longues minutes. L’expression neutre était donc la plus facile à tenir.

Dans la peinture occidentale moderne, c’est la même. Pour y voir l’esquisse d’un sourire, il faut attendre 1787 et le portrait de Marie-Antoinette et ses enfants par Elizabeth Vigée-Lebrun. Sourire timide, mais sourire quand même.

Jusqu’alors, le sourire était réservé à la représentation de l’enfance, de la pauvreté, de la folie ou pire, de l’ivrognerie.  Les élites apparaissaient donc la bouche fermée.

Ce n’est pas ce bon vieux Kanye West qui dira le contraire. En 2015, il expliquait sa tête d’enterrement quasi-permanente par l’influence d’un vieux bouquin des années 1800 qu’il lisait pendant l’enregistrement de l’album Yeezus  : «  Ne pas sourire, ça me fait sourire. Quand vous voyez des peintures dans un livre ou un vieux château, les gens ne sourient pas, sinon ils auraient l’air moins cool ». Ne me remerciez pas.

« Say cheese »

Mais à partir de la deuxième moitié du XXe, le sourire toutes dents dehors se popularise. On peut y voir plusieurs explications plus ou moins plausibles. D’abord la démocratisation des pratiques d’hygiène dentaire, qui pousse les gens à avoir la banane.

Se rajoute l’influence de la publicité et de l’industrie photographique, notamment la marque Kodak et ses premiers appareils qui font rentrer la photographie dans les foyers.

Le géant du marketing photo fait apparaître sur ses affiches des familles tout sourire, avec le slogan «Capturez vos moments joyeux en famille ». Par imitation, le smile –forcé ou non- est alors devenu une constante. Dans les années 1920, l’industrie utilise des mannequins souriants pour vendre à peu près tout, des boîtes de conserve aux voitures.

Dans la même idée, le fameux  « say cheese » est une idée lancée par les publicités d’orthodontie, qui associent dentition parfaite et la capacité de prononcer ce mot avec confiance. Traumatisant au passage toute une génération de gosses.

Retour de bâton : sourire est devenu trop « normal » et les élites se mettent une fois de plus à tirer la gueule pour se différencier. Des icônes comme Jane Birkin, Françoise Hardy et Brigitte Bardot érigent la moue boudeuse comme it wear.

Les airs hautains envahissent alors les défilés de mode, avec comme chef de file le créateur japonais Yohji Yamamoto.  D’une part pour ne pas voler la vedette aux vêtements, mais aussi pour se rendre inaccessibles, dans une idée d’un luxe détaché du monde ordinaire.

Un sourire, 19 émotions

Mais il serait réducteur de penser que le sourire ne sert qu’à exprimer la joie. Un chercheur anglais a réussi à isoler une palette de 19 émotions qui peuvent être transmises par un sourire. Mépris, tendresse, insolence, moquerie, timidité, séduction, autodéfense, gêne, et même la méditation dans le cas de la religion bouddhiste. Le sourire bienheureux de Bouddha peut même symboliser le détachement des préoccupations matérielles. Et ouais.

Quand un bébé naît, il ne commence à sourire qu’à partir de son 35ème voire 40ème jour, par imitation de sa mère et des personnes qu’il voit. C’est une expression à rôle social, dans lequel s’invite le mimétisme : quand quelqu’un vous sourit, vous allez être tenté de sourire en retour. Exactement comme un bâillement communicatif. C’est un signe de séduction, de convivialité mais aussi d’apaisement, qui vise à neutraliser toute hostilité.

Une vidéo publiée par The Atlantic révèle d’ailleurs la raison pour laquelle les américains sourient autant. Au-delà du culte du corps parfait et de la démocratisation de la chirurgie esthétique, les raisons sont à chercher du côté des racines multiculturelles du pays.

«Les pays avec les passés migratoires les plus importants s’appuient historiquement plus sur la communication non-verbale. Les gens peuvent donc sourire plus. En d’autres mots, quand il y a beaucoup d’immigrants autour de nous, on peut avoir à sourire plus pour établir confiance et coopération puisque vous ne parlez pas tous la même langue. », explique The Atlantic.

Plus qu’un signe de séduction, ce sourire enthousiaste aux grandes dents blanches reviendrait donc à dire : « Salut, je viens en paix ».

La thérapie par le sourire

Au-delà de ça, le sourire peut même être thérapeutique. Il faut savoir que cette expression sollicite 17 muscles du visage, alors que faire la tronche en sollicite 43.

Il reste un excellent anti-stress, car il abaisse le rythme cardiaque. Couplé au rire, il est bénéfique pour la santé et on lui prête des vertus antidouleur. Il rallongerait même l’espérance de vie, rien que ça. Tout cela grâce à la libération d’endorphine, la fameuse molécule du bonheur.

Ce n’est pas pour rien que de plus en plus de thérapies par le rire voient le jour. Toutes les grandes villes de France ont même leur Club de rire, il suffit de chercher un peu. Le but de ces thérapies de groupe n’est pas de se marrer par rapport à quelque chose de spécial ou de faire preuve d’humour, mais de voir le rire comme un outil pour se sentir bien et se détendre. Cela a même son nom –plutôt moche, d’ailleurs, avouons-le- : la rigologie, un mix entre yoga et sophrologie, où la notion de ridicule n’a pas sa place.

Génération emoji

Avec la démocratisation des hautes technologies, il devient difficile de faire passer un sourire par message écrit. A tout problème sa solution : apparaissent les smileys avec qui tous les millenials ont grandi. Des émoticônes sur MSN jusqu’au simple deux points/parenthèses et passant par les derniers nés, les emojis Apple et Android. Ils ponctuent un message, avec une connotation amicale… voire plus. On en vient même parfois à regretter leur absence. Et même à trouver froid un message terminé par un simple point. Ah, douce génération internet.

En conclusion, on ne peut pas dire que ne pas sourire soit mal ou fondamentalement mauvais. Mais il est indiscutable que c’est un bon moyen d’apporter un peu de joie de vivre à soi et aux autres. Et de l’optimisme, on n’en a jamais trop. Peut-être que si on souriait plus aux autres, on serait plus heureux. Regardez toutes ces têtes renfrognées dans le métro. Imaginez deux secondes que les conventions sociales n’existent pas et qu’on puisse se sourire les uns les autres sans avoir peur de paraître dragueur, bourré ou tout simplement louche.

Une société idéale serait une société où on a le droit de sourire pour rien à un inconnu sans se sentir con, ou même de ne pas sourire du tout sans se sentir coupable. Mais hors de question de se forcer à avoir la banane : ça reste la règle d’or.

Nos copains japonais n’ont pas cette vision des choses. En 2012, les chercheurs de l’université de Tokyo ont créé le prototype d’un frigo qui ne s’ouvre que lorsqu’on lui sourit, grâce à un détecteur facial. Cette invention démoniaque, baptisée « Happiness Counter » était sensée améliorer l’ambiance familiale et la productivité au travail. L’idée de le commercialiser à grande échelle semble avoir été abandonnée. Et c’est pas plus mal.

 

Sources :

http://www.francetvinfo.fr/sports/pourquoi-demande-t-on-davantage-aux-femmes-de-sourire_2247023.html

http://www.slate.fr/story/110879/sourire-photos

https://www.franceinter.fr/emissions/le-cabinet-de-curiosites/le-cabinet-de-curiosites-03-decembre-2015

http://www.lci.fr/insolite/la-question-de-la-semaine-pourquoi-sourit-on-sur-les-photos-1538108.html

https://imagesociale.fr/4275

http://www.slate.fr/story/146274/pourquoi-americains-sourient-autant

http://www.slate.fr/story/117541/arretez-sourire

https://www.bibamagazine.fr/article/pourquoi-les-mannequins-ne-sourient-ils-pas-60028

https://www.washingtonpost.com/news/wonk/wp/2015/12/01/researchers-have-discovered-a-surprising-reason-we-smile-in-photos/?utm_term=.ef0e23f9468a

 

 

Je veux voir ça demain

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Par anne

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